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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 05:25

OVIDE ECRIT A SON AMOUR, SA FEMME DONT IL EST SEPARE. Poète romain proche de la cour d’Auguste, appartenant donc à la classe dominante des propriétaires d’esclaves, non des pires cependant sur le plan des rapports humains, a été exilé par ce dernier aux limites sauvages de l’Empire sur la Mer Noire où il ne retrouve plus rien de son monde, de sa culture, de ce qui a fait sa vie. Lettre déchirante. An 8 de notre ère. Il y a-t-il déjà là quelque chose d'un Desnos "primitif", malgré un égocentrisme de classe dominante ?

 

Si par hasard tu es surprise que ma lettre soit écrite par une main étrangère, c'est que j'étais malade, malade aux extrémités du monde, et presque désespérant de ma guérison. Te figures-tu quelle est ma situation dans cet affreux pays, au milieu des Sarmates et des Gètes ? Je ne puis supporter le climat, ni m'accoutumer à ces eaux ; le sol même éveille en moi je ne sais quels dégoûts ; point de maisons commodes, point d'aliments convenables à un malade, personne qui applique à me soulager l'art du dieu de la médecine, nul ami qui me console et oppose le charme de la conversation aux heures trop lentes à s'écouler. Je languis, épuisé, aux dernières limites et chez les derniers peuples du monde habité ; et, dans cet état de langueur, tous les objets qui me manquent se retracent à mon souvenir. Mais tu les domines tous, chère épouse, et tu remplis à toi seule plus de la moitié de mon cœur. Lorsqu'absente, je te parle, c'est toi seule que ma voix appelle ; chaque nuit, et chaque jour après elle, m'apporte ton image ; on dit même que, dans mes égarements, ton nom sortait sans cesse de ma bouche en délire. Lors même que mes forces m'abandonneraient, et qu'un vin généreux ne pourrait plus ranimer ma langue collée à mon palais, à la nouvelle de la venue de ma bien-aimée, je revivrais à l'instant, et l'espérance de te voir me prêterait des forces.
Je suis donc ici entre la vie et la mort; et toi peut-être là-bas, oublieuse de ce qui me touche, tu passes agréablement tes jours. Mais non, chère épouse, je le sais, je l'affirme, tes jours sans moi ne peuvent s'écouler que dans la tristesse.
Si pourtant les années que le sort m'a comptées sont révolues, si ma fin est réellement si prochaine, ne pouviez-vous, grands dieux, épargner une vie à son terme, permettre au moins que je fusse inhumé dans ma patrie, soit en différant mon exil jusqu'à ma mort, soit en précipitant celle-ci pour prévenir mon exil ? Naguère encore je pouvais avoir vécu sans tache, et c'est pour que je meure exilé qu'on a prolongé mes jours.
Je mourrai donc sur ces bords inconnus et lointains, et l'horreur de ces lieux ajoutera à l'horreur du trépas. Ce n'est pas sur mon lit accoutumé que reposera mon corps languissant; je n'aurai personne pour pleurer à mes funérailles ; je n'aurai pas ma bien-aimée pour arrêter un instant mon âme fugitive avec ses baisers mêlés de larmes, personne pour recueillir mes dernières volontés, pas même une main amie pour clore, après un dernier appel à la vie, mes paupières vacillantes ; enfin, privé des honneurs funèbres, privé des honneurs d'un tombeau et des larmes d'autrui, mon corps sera confié à la terre de ce pays barbare.
Sans doute qu'à ce récit tu sentiras ton esprit s'égarer, et frapperas de tes mains tremblantes ta chaste poitrine ; sans doute que tu 'étendras inutilement tes bras vers ces contrées, et qu'inutilement encore tu appelleras à grands cris ton malheureux époux ! Mais non ; ne meurtris pas ainsi ton visage, et n'arrache pas tes cheveux, car ce n'est pas la première fois, âme de ma vie, que tu m'auras perdu. En quittant ma patrie, j'étais déjà mort, tu le sais, et cette mort fut pour moi la première et la plus 
cruelle. Maintenant, si tu le peux, mais tu ne le peux pas, tendre épouse, réjouis-toi de voir finir mes maux avec ma vie. Ce que tu peux, du moins, c'est d'alléger tes maux par ton courage à les supporter ; et depuis longtemps ton cœur n'est plus novice dans ces sortes d'épreuves. Plût au ciel que l'âme pérît avec le corps, et qu'aucune partie de mon être n'échappât à la flamme dévorante ! Car si l'âme, victorieuse de la mort, s'envole dans l'espace, et que la doctrine du vieillard de Samos soit véritable, une ombre-romaine sera condamnée à errer éternellement parmi les ombres Sarmates, étrangère au milieu de ces mânes barbares.
Fais transporter à Rome mes cendres dans une urne modeste, afin que je ne sois pas exilé encore après ma mort : personne ne peut t'en empêcher. Une princesse thébaine a fait jadis ensevelir, en dépit des ordres d'un roi inhumain, son frère égorgé. Mêle à mes cendres des feuilles et de la poudre d'amomum, et dépose-les ensuite près des murs de la ville ; puis, pour arrêter un instant les regards fugitifs du passant, inscris, en gros caractères, sur le marbre du tombeau : "Ci-gît le chantre des tendres amours, Ovide, qui périt victime de son génie. Passant, si tu as jamais aimé, ne refuse pas de dire : Paix à la cendre d'Ovide !"
C'en est assez pour mon épitaphe ; mes œuvres seront pour moi un monument plus illustre et plus durable, et, malgré le mal qu'elles m'ont fait, je m'en repose sur elles du soin d'assurer à leur auteur un nom et l'immortalité.
Pour toi, porte sur ma tombe des présents funèbres; répands-y des fleurs humides de tes larmes ; quoique mon corps soit alors réduit eu cendres, ce reste épargné par le feu sera sensible à ta piété.
J'aurais encore beaucoup à écrire ; mais mon haleine épuisée et ma langue desséchée ne me laissent plus la force de dicter ; reçois donc, c'est peut-être ma dernière parole, cet adieu en échange duquel je ne puis, hélas ! Recueillir le tien.

 

Traduction de Philippe Remacle

 

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Published by Pierre Assante
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