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26 octobre 2017 4 26 /10 /octobre /2017 09:18

De quel travail avons-nous besoin ?

Quelles finalités ? pour quelle société ?
JEUDI, 19 OCTOBRE, 2017
L'HUMANITÉ
  • L’activité humaine génère des réserves d’alternatives par Yves Schwartz, philosophe du travail

Pourquoi le travail serait-il un passage obligé pour faire émerger les réserves d’alternatives ? Est-on en train de magnifier la « centralité du travail » ? La « valeur du travail » ? Ce n’est pas vraiment ainsi que je vois les choses. Le « travail » n’est certainement pas le tout de la réflexion philosophique, ergologique, politique. Mais le travail – ce qu’on entend aujourd’hui par travail – est certainement dans le champ des activités humaines traversé par des « débats de normes » intenses et critiques. Du fait du lien normes-valeurs (valeurs du vivre-ensemble), c’est un champ majeur où se pose la question des finalités de la vie sociale, pour chaque humain (femme, homme), chaque groupe humain, et pour l’humanité entière, à chaque moment de son histoire. Pour parler du présent, au sein de nos sociétés marchandes et de droit, la reproduction de la vie sociale par l’activité industrieuse s’opère massivement sous la forme du travail marchandise, avec la définition des « temps de travail », des normes juridiques comme le contrat de travail, les titres de propriété des moyens de production, l’actionnariat…

Nous affirmons que tout agir au travail est en permanence investi par des choix très souvent microscopiques mais non sans enjeux sociaux, humains, plus ou moins conscients, plus ou moins verbalisés, traversé par des séries de reconfigurations plus ou moins perceptibles du milieu de travail qui témoignent localement de l’« usage de soi par soi » du protagoniste, en quoi chacun administre ici et maintenant son aptitude à « faire histoire » (et non pas seulement déterminé par des conditions historiques extérieures qu’il subirait passivement). Et de là peut-être le plus important : s’il y a choix, et il n’est pas en notre pouvoir de vivant humain de s’exonérer de choix, il nous faut jour après jour préférer. Travailler, c’est sans cesse trancher de multiples débats, sous peine de rester paralysés devant la tâche. Mais préférer, c’est débattre avec nous-mêmes, c’est argumenter en valeur, que ce débat soit clair ou en pénombre, quant à notre « usage de nous par nous-mêmes ».

On arrive donc à ce résultat assez percutant, à ce paradoxe de nos sociétés marchandes (et de droit) : au cœur même de ce travail payé comme marchandise, de ce travail destiné à produire des biens marchands (produits ou services), et donc évalué en termes quantitatifs, des valeurs échappant à toute métrique, ce que nous appelons des « valeurs sans dimensions » s’incorporent comme aux battements du cœur de cet agir industrieux : « solidarité », « justice », « égalité », « santé collective », « désir de savoirs »… L’emballement marchand, l’omnivalence du financier peuvent altérer notre rapport à ce monde des valeurs, mais cette respiration est inévacuable, sinon aucune tâche sociale ne serait accomplie. Étrange contradiction, donc au sein de nos sociétés marchandes.

Cette exigence, à l’autre pôle macroscopique, dessine un vaste et essentiel programme à multiples facettes, où il faut faire preuve de beaucoup d’inventivité, et travailler à articuler ou renforcer des initiatives, des expériences transformatrices, dont aucune seule ne peut être « la » solution. Évoquons quelques exemples :

– explorer plus avant les ressources, et retravailler les limites de l’économie sociale et solidaire ;

– s’intéresser aux « tiers lieux », aux essais de socialiser l’usage des matrices de fabrication productive (comme les « fab labs ») ;

– repenser des politiques de « développement » pour les peuples en souffrance. Ce qui suppose aussi d’autres normes du commerce international ;

– déplacer, au sein des entreprises, progressivement le curseur de la gouvernance aux mains des seules oligarchies financières pour y intégrer les autres parties prenantes, les producteurs, professionnels, travailleurs, les territoires, et aussi les consommateurs. Sortir ainsi du relatif vide juridique sur la définition de l’entreprise pour initier d’autres stratégies de gestion, où les valeurs de bien commun desserreraient leur subordination vis-à-vis des ratios financiers et rendraient envisageable une autre démocratie industrieuse ;

– repenser la maîtrise et les flux de la circulation monétaire, la fonction des banques, les usages de l’argent dans l’axe d’une exigence politique se déployant sur divers niveaux de temporalité pour définir et décliner les biens communs. L’avenir de la planète doit toujours être présent dans les projets de développement.

Entre ces deux pôles, le « micro » et le « macro », la relation doit être strictement dialectique. Il faut agir par les deux bouts. Sinon, nous dogmatisons sur ce que nous pouvons être, sur ce que nous pouvons vouloir comme finalités émancipatrices. Si la sensibilité généreuse au bien commun à construire n’est pas crédible là où je travaille et je vis, quel crédit ferais-je à ceux qui en font des discours « hors-sol » ?

Contre la tendance à la réification mortifère de nos semblables, contre « la fonte accélérée des valeurs humaines » (Lucien Sève, Aliénation et Émancipation, la Dispute 2012), cette posture d’humanisme énigmatique donne chance aux réserves d’alternatives que génèrent toute activité humaine et, singulièrement, toute activité de travail.

Yves Schwartz, Philosophe du travail

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