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21 mai 2019 2 21 /05 /mai /2019 08:01

Article déjà publié le 8 janvier 2019 .

Le colloque et l'ouvrage  "L’Autre Voie pour l’humanité" ont été réalisés à l'initiative

d'André PRONE.

 

YVES SCHWARTZ   https://fr.wikipedia.org/wiki/Yves_Schwartz.

 

Philosophe - (Expérience et connaissance du travail (1988) 2012)), initiateur du Département d'Ergologie de l'Université de Provence avec la contribution de PIERRE ASSANTE, auteur militant.

 

 

L’universel débordement

du travail prescrit

par le travail réel.

 

EXTRAIT DE "L’Autre Voie pour l’humanité" par 100 auteurs.  Ed. Delga (Présentation générale par l'éditeur,

et RAPPEL : COLLOQUE NATIONAL Les 16 et 17 mai 2019. « Bases théoriques et pratiques pour l’après capitalisme ». Plus de détails : lien en bas de page)

 

L’universel débordement du travail prescrit par le travail réel, ou beaucoup plus généralement, des normes antécédentes par les renormalisations, renvoient à la question canguilhémienne du « Qu’est- que vivre ? » (Conforté par l’apport des deux autres « médecins atypiques », I.Odone et A.Wisner (1). En l’occurrence, plutôt que de définir la spécificité anthropologique à la manière de la 6ème Thèse de Marx sur Feuerbachil faudrait la repérer comme le fait pour toute population humaine de vivre dans un milieu de normes (normes antécédentes les plus diverses, mais d’abord orientées sur le comment produire et reproduire la vie sociale). 

 

L’activité apparaît donc comme une « transformée » de la vie, vivre dans un milieu de normes, mais qui intègre en elle, comme prolongation de la vie, son exigence transversale : tenter de « vivre en santé » ; ce qui veut dire vivre dans un milieu polarisé en valeurs négatives ou positives par rapport à cette exigence de santé. Valeurs qui dès les premiers groupes humains seront médiatisées par les normes saturant ces milieux et propres à chacun de ces groupes. Par là, le « qu’est-ce que vivre ? » pour chaque humain sera toujours un enchaînement de débats, plus ou moins polémiques, avec les normes de son milieu.

 

En quel sens l’activité ainsi entendue est en permanence productrice et reproductrice d’un monde ?

 

Avant d’être Aneignung ou appropriation d’une essence excentrée, selon le concept de Marx commenté par L.Sève dans L’Homme, l’activité est donc absorbée par le traitement ici et maintenant d’une triple infidélité : l’infidélité d’un milieu instandardisable quelque normé qu’il puisse être et en dépit des efforts de tous les gouvernements à l’autorité (voir l’O.S.T, le gouvernement taylorien du travail). Et par rapport à ce milieu, l’infidélité de tout agir humain, dont l’exigence de santé porte un pouvoir positif de prise de distance à l’égard de ce qui dans les normes qui le saturent, menace cette exigence. Et infidélité de lui-même par rapport à lui-même dès lors que la sédimentation en lui des traitements de cette double infidélité, où le convoque chaque moment de sa vie, ne cesse de transformer ce soi énigmatique qui doit faire face aux situations à vivre. Et donc ce soi ne sait jamais exactement ce qu’il est devenu, en termes de ressources et de limites, quand il lui faut répondre à ces convocations. Autrement comme nous l’avons déjà fréquemment dit, instruit par la fréquentation des situations de travail, cette triple infidélité signifie qu’il est impossible et invivable pour tout agir humain d’être un pur exécutant des normes antécédentes. Dans cette transformée de la vie -l’ « activité » - qui tente de vivre en santé dans un monde de normes, dans sa tentative d’exercer ici et maintenant son « libre jeu des facultés » (pour reprendre un terme kantien), ne cesse de renormaliser dans l’infinitésimal ou le visible le donné à vivre.

 

Logiquement, l’aliénation est une frustration des possibles (2), ceux du développement intellectuel, de la large compréhension du monde et par là même du plein pouvoir d’agir en citoyen. On peut se demander qui pourrait échapper totalement à la frustration, et si les nouveaux contours du travail ne reposent pas la question. Mais là n’est pas le point : qui dit activité dit retravail des normes, « renormalisation ». Et va-t-on renormaliser quelque situation sans des halos de savoir qui motivent cette renormalisation et qu’elle re-ourdit ? Il s’agit de parler de « savoirs-valeurs » : la vie humaine doit instant après instant réévaluer à quelles conditions elle peut vivre. Ces savoirs de la réévaluation ne peuvent se limiter aux savoirs « militants », même « engagés ». Donc « frustration », sans doute, mais un continent de savoirs techniques, relationnels, ambiantaux, culturels, ayant un rapport inassignable à la mise en langage, diversement socialisés, accompagne tout agir, (industrieux ou autre) ; continent de savoirs auxquels doivent être confrontés, pour qui cherche à connaître une situation sociale, les savoirs formels, révélés par là même pour une part lacunaires.

 

Si subsistent et grandissent les écarts de puissance et de pouvoir de vivre entre les individus de la planète, sur quelle base néanmoins opposer les classes à l’époque d’un « capitalisme monopoliste mondialisé, informatisé et numérisé » (3). Est-ce si évident de distinguer par anticipation l’accumulation de moyens sociaux en dehors des producteurs, ce qui est normal, et leur confiscation par une classe étrangère, « positionnellement hostile à leurs intérêts vitaux »? (4)

 

Est-ce si évident de construire par exemple la prise en main d’une entreprise condamnée à une mort boursière sans s’instruire des réserves d’alternatives mais aussi des réserves de difficultés, de divisions à dépasser que les entités collectives de l’agir industrieux, fragiles, et jamais données a priori, peuvent permettre d’anticiper ? Gérer une entreprise à partir des producteurs de sa valeur ajoutée : axe majeur de l’émancipation aujourd’hui. Mais imagine-t-on que l’on pourra consensuellement générer une vision stratégique, une gestion des compétences, des organisations, des rétributions sans s’instruire et mettre en débat les réserves d’alternatives en pénombre des protagonistes ?

 

Les limites de la société contenues dans les limites de la personne et le mot d’ordre « apprendre, apprendre, apprendre » de la NEP de 1921 témoignent de la difficulté accrue à surmonter les difficultés d’une construction humaine en entravant les « usurpations » des conceptions de l’agir humain en «  désadhérence », en surplomb, et les utopies opérationnelles.

 

On arrive donc à ce résultat assez percutant, à ce paradoxe de nos sociétés marchandes (et de droit) : au cœur même de ce travail payé comme marchandise, de ce travail destiné à produire des biens marchands ( produits ou services), et donc évalué en termes quantitatifs, des valeurs échappant à toute métrique, ce que nous appelons des « valeurs sans dimensions » s’incorporent comme aux battements du cœur de cet agir industrieux. Il ne peut produire quelque valeur au sens marchand du terme, qu’à travers des séquences indéfinies de débats de normes, qui ne peuvent être tranchés, on l’a dit, que par des préférences, préférences qu’aucune métrique comptable ne pourra maîtriser. Valeurs sans dimension, qui peuvent avoir à faire, dans les meilleurs des cas, comme on l’a vu, mais pas forcément dans tous, avec « solidarité », « justice », « égalité », « santé collective », « désir de savoirs »... L’emballement marchand, l’omnivalence du financier peuvent altérer notre rapport à ce monde des valeurs, mais cette respiration est inévacuable, sinon aucune tâche sociale ne serait accomplie. Etrange contradiction, donc au sein de nos sociétés marchandes. Entre ces deux pôles, le « micro » et le « macro », la relation doit être strictement dialectique. Sans ces orientations stratégiques au niveau macro, la mise en visibilité et la socialisation des projets héritages restent sans horizons ni perspectives largement transformatrices. Mais l’inverse est tout aussi vrai : seule la multiplication des potentialités transformatrices, issues de la mise en visibilité des réserves d’alternative aux niveaux les plus concrets du travail, peut crédibiliser ces alternatives stratégiques globalisantes et créer des projets-héritages industrieux, susceptibles de faire pression sur les orientations stratégiques….

 

.Il faut agir par les deux bouts, et dans l’espace continu qui joint les deux pôles. Sinon, nous dogmatisons sur ce que nous pouvons être, sur ce que nous pouvons vouloir comme finalités émancipatrices. Les grands mots d’ordre d’au-dessus de la mêlée, les grandes visions prophétiques millénaristes, les analyses qui traitent de nos configurations de vie « en masse », en surplomb, sans se nouer à ce qui fait, jour après jour, blocage et réserve de changement dans nos milieux de travail, dans les relations avec nos semblables, dans les cités, les voisinages, le quotidien de nos vies, ne font guère progresser les transformations à produire. Si la sensibilité généreuse au bien commun à construire n’est pas crédible là où je travaille et je vis, quel crédit ferais-je à ceux qui en font des discours « hors sol » ? (5)

 

L’essence humaine n’est ni donnée, ni anticipable, par des dynamiques simples. On ne peut sauter par- dessus ces complexes de savoirs-valeurs que génèrent les réserves d’alternatives de tout agir humain. A propos du geste ouvrier, nous disions il y a longtemps qu’il fallait inscrire l’agir dans un continuum qui tient d’un côté de la différentielle du geste élémentaire et de l’autre de l’intégrale des rapports sociaux. Donner visibilité à ce continuum, c’est s’inscrire dans une posture « Dispositif Dynamique à trois pôles », le pôle des savoirs formalisés, décontextualisés, le pôle des « savoirs-valeurs » immanents à toute activité industrieuse humaine, le troisième s’appelant précisément, avec toute l’indétermination associée, « pôle du monde commun à construire » : pôle que le rassemblement politique, syndical, humain dans toutes ses composantes de transformation du système en santé est appelé à concevoir dans l’aller-retour entre les réserves d’alternatives virtuelles internes à la gestion au jour le jour du réel et la mise en concepts provisoires d’orientations politiques au niveau des diverses entités macroscopiques. Le « mouvement général » n’est ni prédéterminé, ni indépendant de l’action humaine, interprète conscient du processus inconscient de la société et de son milieu, en osmose.

 

(1) Trois grands personnages, qui ont tous fait des études de médecine, mais dont la contribution à la réélaboration d’un concept largement démédicalisé de santé, au delà de toute pratique médicale stricte, nous a dotés de perspectives majeures pour penser l’action transformatrice sur le monde social.

(2) Lucien Sève, « L’Aliénation », pp.34-35.

(3) Sur Le capitalisme monopoliste mondialisé, numériquement informationnalisé, globalement financiarisé, sur le blog de Pierre Assante : http://pierre.assante.over-blog.com/2017/02/la-pensee-marx-i-ii-iii-iv.html

(4) Lucien Sève, « L’Homme, p.505 ».

(5) Yves Schwartz, extrait du colloque de la Fondation Gabriel Peri « TRAVAIL ET SYNDICALISME, Où se trouvent les réserves d’alternatives ? Travail et "projets-héritages" ».

Lien : Yves Schwartz 02-04-14.

Les référence à Lucien Sève sont extraites d’une intervention d’Yves Schwartz au Colloque « Philosophie, anthropologie, émancipation : autour de Lucien Sève » (9-10/12/2016).

Lien : https://pierreassante.fr/dossier/SCHWARTZ_SEVE_9-12-16.pdf

 

Présentation générale par l'éditeur

"L’Autre Voie pour l’humanité"

Sur ce lien :

http://editionsdelga.fr/produit/lautre-voie-pour-lhumanite/

 

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RAPPEL : COLLOQUE NATIONAL Les 16 et 17 mai 2019. « Bases théoriques et pratiques pour l’après capitalisme ». Plus de détails sur ce lien :

http://pierre.assante.over-blog.com/2019/02/colloque-national-les-16-et-17-mai-2019.bases-theoriques-et-pratiques-pour-l-apres-capitalisme.html

 

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L’HUMANITÉ ENTRE DANS SON ADOLESCENCE 

RECUEIL JANVIER.FEVRIER.MARS.AVRIL. REMANIÉ AU FUR ET A MESURE DE SON ELABORATION.

SUR CE LIEN : 

HTTP://PIERRE.ASSANTE.OVER-BLOG.COM/2019/03/L-HUMANITE-ENTRE-ELLE-DANS-SON-ADOLESCENCE-RECUEIL-JANVIER-FEVRIER-MARS-2019-REMANIE.HTML

 

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