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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 05:00

Denis Durand

31 décembre 2010

Notre débat avec Jean-Luc Mélenchon

IMGSur son blog, à la date du 19 décembre, Jean-Luc Mélenchon revient sur l’appel de militants communistes « pour un rassemblement sans effacement du PCF ». Il conteste l’existence de différences entre les élaborations les plus novatrices des communistes et ses propres propositions.

Signataire de cet appel, je me félicite de pouvoir dialoguer à partir de ces éléments sur l’importance de différences dont je maintiens, contrairement à la perception que Jean-Luc Mélenchon peut en avoir, qu’elles sont profondes et qu’elles présentent un caractère systématique. La gauche et le mouvement social ont trop souffert de la propension à occulter, au nom de la préservation de l’unité,  les différences entre partenaires. Au contraire, c’est en livrant aux citoyens tous les éléments du débat que nous pourrons construire des convergences, élaborer un programme populaire partagé et rassembler au sein du Front de gauche pour  créer les conditions d’une alternative cohérente aux politiques néolibérales et social-libérales.

Voyons donc ces différences. Il me semble qu’elles s’organisent autour de trois points principaux

1.        Jean-Luc Mélenchon met en avant, comme élément premier de son programme économique, un « nouveau partage des richesses » qui « vise à définanciariser l’économie du pays en commençant par une redistribution massive des richesses actuelles et de celles à venir ». Nous pensons,  bien sûr, qu’il est nécessaire de changer le partage des richesses ; mais cela n’est possible que si l’on commence par changer la façon de produire les richesses, c’est-à-dire, en particulier, les critères qui guident les choix d’investissement des entreprises et des collectivités publiques, et les critères qui guident le financement de ces choix stratégiques ;

2.        pour Jean-Luc Mélenchon, le moyen essentiel d’une politique de gauche réside dans l’action de l’État, qu’il s’agisse d’imposer des réglementations, d’opérer une redistribution des revenus par la voie fiscale ou de s’inscrire dans une « planification écologique ». De notre côté, nous croyons qu’une autre civilisation exigera, de façon fondamentale, l’essor de nouveaux services publics. Cela suppose une modification profonde de l’action et du fonctionnement de l’État - et même un début de son dépassement. Toute l’expérience du XXe siècle nous a appris qu’il est nécessaire que les travailleurs et les citoyens conquièrent de nouveaux pouvoirs, non seulement pour la transformation de l’État, mais dans tous les lieux où des décisions stratégiques se prennent : dans les entreprises, mais aussi dans les banques, dans les services publics, dans les régions, dans les instances européennes, dans les organisations internationales. Un retour au pilotage étatique de l’économie, tel qu’il a été mis en place après la Deuxième guerre mondiale et tel qu’il est entré en crise dès le milieu des années soixante, ne serait pas suffisant, en effet, pour l’emporter sur le pouvoir exorbitant des marchés financiers ; il ne serait pas à la hauteur des défis que la révolution informationnelle, la révolution écologique, la révolution démographique, la révolution monétaire lancent à notre civilisation ;

3.        Jean-Luc Mélenchon ne manque pas de critiquer les banques mais son programme ne tire pas les conséquences du pouvoir de création monétaire qu’elles exercent. C’est pourquoi, contrairement à nos propositions, il ne donne pas une place centrale à la lutte pour une alternative en matière de critères d’attribution des crédits. Il ne donne pas une place cruciale à  la mobilisation du pouvoir de création monétaire de la banque centrale pour souscrire des titres de la dette public en vue de répondre à des buts sociaux radicalement nouveaux.

Ainsi, à propos de la BCE, Jean-Luc Mélenchon rappelle que la « contribution du PG pour le Programme partagé » indique qu’« une banque centrale doit être au service de l’intérêt général du ou des peuples de l’entité à laquelle elle appartient et pas au service d’une idéologie aveugle et des intérêts des marchés financiers ».

Mais que voulons-nous, concrètement, de la BCE, dans les difficultés économiques que la zone euro rencontre actuellement ? Suffit-il de dire que la politique monétaire « a vocation d’assurer le plein emploi, le financement des activités économiques soutenables, la stabilité des prix et l’équilibre des comptes extérieurs de l’Union monétaire » ? Le « plein-emploi » figure dans les objectifs de la Réserve fédérale américaine au même rang que la stabilité des prix. Mais n’oublions pas que le terme de « plein-emploi », dans le langage des économistes, est trompeur puisqu’il est compatible avec le maintien d’un « taux de chômage naturel  » que l’on évalue entre 4  et 10  % selon les pays.

Si nous voulons ouvrir une issue à la crise du capitalisme, il faut aller beaucoup plus loin, jusqu’à une éradication complète du chômage. C’est pourquoi  nous jugeons nécessaire de préciser que la politique monétaire de la BCE doit avoir pour objectif de sécuriser l’emploi et la formation. La Banque centrale européenne doit refinancer sélectivement les crédits bancaires qui financent des investissements visant une sécurisation des activités professionnelles. Avec des critères ainsi définis, des refinancements à taux d’intérêt zéro, voire à taux négatif (la BCE acceptant alors que des crédits ne lui soient pas entièrement remboursés), seraient techniquement possibles et économiquement justifiés. .Le crédit bancaire, au lieu d’enchaîner les entreprises à la dictature de la rentabilité financière, contribuerait à les en libérer pour mettre en œuvre de nouveaux critères de gestion, donnant la priorité aux dépenses pour les êtres humains et à l’économie de capitaux matériels et financiers.

De même, suffit-il, en matière de financement des dépenses publiques, d’affirmer que la BCE « devrait refinancer les titres de la dette publique sur le marché monétaire à des conditions au moins aussi favorables que celles retenues pour le refinancement des dettes privées de même échéance » ? Je ne le crois pas. La BCE, comme toutes les banques centrales, refinance déjà massivement les titres de la dette publique en les prenant préférentiellement en garantie de ses prêts aux banques sur le marché monétaire.  Depuis la crise de l’euro, en mai dernier, elle va même plus loin : elle rachète des titres de dette publique sur le marché obligataire. .De notre point de vue, il est nécessaire, en effet, que la BCE fasse usage de son pouvoir de création monétaire pour financer les besoins d’emprunts des  États européens ; mais il ne suffit pas, à notre avis, de dire que l’objet serait simplement de « réaliser des objectifs industriels, environnementaux et sociaux décidés en commun ». Nous tenons essentiellement à préciser que l’achat de titres publics par la BCE doit avoir pour objet de « développer les services publics », objectif radicalement opposé à ceux des marchés financiers et aux politiques d’austérité qu’ils imposent.

Les explications qui précèdent éclaireront, je pense, la nature des différences que nous avons relevées dans nos conceptions en matière de pôle financier public. De notre point de vue, la constitution de ce pôle financier public a un sens très précis : contribuer à réorienter l’ensemble du système financier vers des buts opposés à ceux qu’imposent aujourd’hui les marchés financiers. Cette nouvelle sélectivité du crédit n’est pas une mesure parmi d’autres tendant à encadrer ou à corriger les excès des marchés, ou à faciliter une liste d’activités caractérisées comme d’ « intérêt public » (logement, énergie renouvelable, reconversion vers agriculture durable, associations, coopératives - bizarrement, cette énumération figure, dans les « fiches programmes » du PG, au détour d’un paragraphe consacré à la protection des consommateurs de services bancaires). Non, il s’agit d’un principe général qui devrait inspirer l’action de toutes les institutions appelées à faire partie du pôle financier public. Précisons à ce propos qu’il s’agit des organismes actuellement publics ou  socialisés mais aussi de banques  dont nous proposons dès à présent la nationalisation, sans attendre d’y être contraints par des défaillances bancaires.

De même, nos propositions de politique monétaire sont inséparables d’une autre  mesure essentielle pour nous et qui ne figure pas dans celles que cite Jean-Luc Mélenchon : la création de fonds publics régionaux pour l’emploi et la formation. Il s’agit, pour le PCF, de s’appuyer sur les moyens dont disposent les régions pour faire dès à présent pression sur les banques afin qu’elles changent leurs critères d’attribution des crédits. En réorientant les aides publiques que les régions  accordent aujourd’hui (sans rien exiger quant à l’usage de ces aides) aux entreprises, et en les convertissant en bonifications d’intérêts, c'est-à-dire en paiement de tout ou partie des intérêts des crédits finançant des investissements favorables à l’emploi, les régions pourraient  permettre que les  travailleurs et les citoyens  saisissent ces fonds régionaux à l’appui de leurs contre-propositions  Cela préparerait un relais stratégique essentiel pour une politique gouvernementale de gauche.

Une telle politique ne peut réussir,  en effet, que si les  travailleurs et les citoyens se saisissent de pouvoirs nouveaux, dès l’entreprise et les services publics. C’est pour cela que nous ne pouvons pas souscrire à la proposition du PG selon laquelle « le droit des entreprises sera profondément réformé pour que toutes les parties prenantes à la création de richesses (actionnaires, salariés, collectivités publiques…) aient un égal droit d’intervention dans la gestion ». L’idée – assez traditionnelle et au mieux réformiste - d’un équilibre des pouvoirs entre « parties prenantes » de l’entreprise  n’est pas réaliste. Ce qui se passe, dans l’entreprise, c’est une lutte permanente entre les dirigeants et actionnaires, d’un côté, et les salariés et leurs représentants, de l’autre. Le but à viser est de conquérir le maximum de pouvoirs et de droits d’intervention des salariés, avec le soutien des pouvoirs publics et des élus politiques,  pour renverser les choix patronaux et imposer des choix répondant à des critères nouveaux, et visant à développer les travailleurs et les populations

Ces pouvoirs, il faut les conquérir « du local au mondial »,  jusqu’à nos propositions de transformation des relations monétaires internationales. Jean-Luc Mélenchon  indique qu’il a « porté sans ambiguïté la proposition d’une monnaie commune mondiale avancée par la Chine, la Russie et le Brésil depuis deux ans ». Très bien. Précisons cependant que le gouverneur de la banque centrale de Chine,  en avril 2009, n’a pas exactement proposé la création d’une monnaie commune mondiale : il a parlé d’un « nouvel instrument de réserve international », ce qui est plus limité. Mais il a montré que le moyen technique de créer cet instrument existe : il consisterait à développer les droits de tirage spéciaux du FMI.

L’apport original des économistes communistes, à la suite de Paul Boccara dès 1983, est de montrer comment, à partir des DTS,  on pourrait remplacer le dollar par une monnaie commune mondiale dont la création servirait à refinancer  les banques centrales pour qu’elles favorisent le développement d’un nouveau crédit et pour qu’elles souscrivent des titres de  dette publique finançant l’expansion des services publics. Mais si tel est  notre  projet, quel sens peut bien avoir la proposition, avancée par Jean-Luc Mélenchon, de « sortir du FMI » ? Il s’agit bien plutôt de se battre, avec toutes les forces disponibles – depuis les luttes sociales chez nous jusqu’aux pays émergents - pour refondre de façon très profonde le FMI, et en faire  l’institution dont l’humanité a besoin pour maîtriser les conditions monétaires d’un développement de progrès

Je souhaite que cette revue, sans doute incomplète mais précise, des différences entre les conceptions  de Jean-Luc Mélenchon et les nôtres se poursuive pour parvenir à l’élaboration d’un « programme populaire partagé ». L’affirmation des propositions communistes n’est pas un obstacle à des projets précis de l’ensemble des parties prenantes au Front de gauche : la proposition de loi sur les retraites, en a été un exemple. Il reste que la profondeur des différences de nos propositions avec celles de Jean-Luc Mélanchon renvoie, me semble-t-il, à des pesanteurs culturelles persistantes dont la gauche doit s’émanciper. D’où l’importance du choix d’un candidat pleinement porteur de propositions précises et cohérentes. C’est ce qui donne sa légitimité et sa force, à nos yeux, à la candidature d’André Chassaigne à l’élection présidentielle pour représenter l’ensemble du Front de gauche, sans effacement des formations qui le composent, et sans viser à « dissoudre » et à « coaguler » ses composantes, pour reprendre le langage du Parti de gauche.

L'article sur l'Humanité :

  http://www.pierreassante.fr/dossier/Durand_Denis_Huma_27.01.11.pdf

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