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22 décembre 2014 1 22 /12 /décembre /2014 07:17

 

JAN10-009.jpgFAUX DEPART

(Mini piécette en 1 acte,

20 juillet 2001)

 

Pierre Assante

 

 

Personnages :

A l’ami

B l’auteur qui ne peut écrire

C Le chœur, à défaut, le coryphée     

 

 

 

A Par quoi commencerais-tu ?

 

B Par cette puissante envie de vivre qui anime la plupart des individus et qui est héritée de la longue histoire de l’espèce, de l’animal à l’homme.

 

A       Mais ce n’est pas un sujet de théâtre !

 

B       Non. C’est un début. On ne traite aucun sujet si l’on n’y met pas cela en fond.

 

A       Mais la forme et le fond sont liés. Et la mise en scène ?

 

B       Je les lie, mais je vais directement à l’exposé. L’histoire viendra de là. Par exemple, si mon personnage veut se suicider, c’est parce qu’il y a antagonisme entre son envie de vivre et les conditions dans laquelle il est venu sur terre ou celles dans laquelle il a évolué. Donc, je commence par le fond : l’héritage biologique. De toute façon, je ne saurai faire autre chose.

 

A       Tu n’auras pas de public.

 

B       Sans doute. Enfin, peut-être. Je fais ce qui me sort des tripes, c’est mon envie de vivre. Crois-tu qu’il n’y ait pas de spectateur  pour un tel langage direct ? Ce serait, disons, du méta-théâtre.

 

A       Le méta-théâtre, on s’en fout, il nous faut une progression, un intérêt qui va croissant, qui nous tienne en haleine, qui nous fait comprendre le déroulement de la pensée, qui nous donne une fin qui nous fasse revoir tout l'ensemble, en fait, il nous faut une cohérence basée sur la théâtralité, logique, à contre sens, esthétique, philosophique, mobile ou statique, peu importe, mais une cohérence.

 

B       Après, j’en viendrais aux problèmes sociaux, comment à partir de l’héritage biologique et culturel dans la société marchande, on peut renverser, remettre sur les pieds la recherche de l’intérêt individuel pour qu’il ne soit pas, en dernier ressort, suicidaire pour le plaisir de vivre, suicidaire au sens premier pour l’humanité. Changer la base de l’échange pour que l’intérêt individuel, même provisoirement contradictoire avec l’intérêt commun ne soit plus antagonique.

 

A       Encore une fois, on s’en fout. Pour çà, il y a les essais, le journalisme, les débats et les conférences.

 

B       Après, j’exposerai toutes les actions concrètes, les gestions de fait, encore en gestation, cachées, mais qui germent sous le fumier qui montrent que cette utopie n’est pas un projet à la  Cyrano de Bergerac.

Je leur parlerai de la flèche du temps de Prigogine, des structures dissipatives, des bifurcations. Je leur parlerai des résidus de Lefebvre, des héritages apparemment morts mais qui se transforment et réapparaissent avec vigueur. Je leur parlerai de la commune, je leur parlerai de l’autonomie relative des idées, des objets, du vivant,  des structures et superstructures, des conditions matérielles qui les ont engendrées, des contradictions internes qu’elles contenaient dès la naissance, de leur évolution, de leur mort et des nouvelles naissances.

 

C       Tu ne vis que dans l’avenir, ton présent et ton passé se confondent, enchaîné sur ton rocher, tu as mérité la vengeance des dieux. Mais ta montagne est une colline. On ne sait quelles fleurs y éclosent, ton univers semble minéral, on ne sent pas un vrai sang couler, l’énormité de ta passion t’écrase, tu ne peux plus te mouvoir sous son poids.

 

A       C’est quoi ton rocher ?

 

B       Marseille.

 

A       C’est quoi ce soit disant aigle qui te ronge ? A Marseille, il y a les Marseillais, il y a ceux que tu connais, ceux que tu croises, la présence de ceux avec qui tu vis ou tu as vécu et qui sont dans ta tête, à Marseille ou ailleurs. Ton aigle est un aigle de pacotille, ridicule, il n’existe même pas.

 

Moi je te donne un sujet concret :

Le voyageur descend Gare de Lyon, il arrive de Marseille. Dans sa ville il vivait avec les poètes. Il écrivait lui aussi. Il passait des soirées entre amis. Sa sensibilité débordait. Quelquefois il disparaissait dans la nuit vers les calanques et revenant au matin tout couvert de rosée que le vent du matin venait sécher à son front. Ses mots n’étaient pas ceux des autres parce que son action poétique n’était pas du Verlaine.

Il est mort à Paris sans argent, sans femme et sans logement.

Ensuite, tu n’as plus qu’à développer ! :

dialogues avec les amis, monologues et rêves à Paris, ses marches, etc.

En fait, tu veux être à la mode : Marseille, les discours théoriques, intello, tu es un misanthrope de boulevard. Non, fais tout haut l’orgueilleux et l’amer, mais, tout bas, dis-moi tout simplement qu’elle ne t’aime pas.

 

B       Non, elle ne m’aime pas, mais pas seulement elle. Je sors de ma porte et déjà, ils sont là, hostiles, pas même indifférents. Mon journal, ma télé me disent que ce que j’attends du monde n’est pas à ma fenêtre. J’étouffe d’aimer et rien ne répond.

 

A       Et si tu te contentais de l’amour tel qu’il est.

 

B       Je le fais quelquefois, mais la crise a chassé 13 millions de personnes de leur emploi, en Indonésie, les salaires réels y ont chuté de 40 à 60% et la banque mondiale dit que dans ce pays,

1,5 millions d’enfants auraient quitté l’école. La participation des pays pauvres au commerce mondial, déjà dérisoire, s’effondrait de 9% des importations en 1980 à 1,4% en 1990 et à 1% en 1998. Le cinquième le plus riche de la planète absorbe 82% des exportations contre 1% pour le cinquième le plus pauvre.

L’amour est-il vraiment heureux quand ce que tu aimes souffre tant. Et toi-même, ton cinquième le plus pauvre, celui du cœur et du cerveau ne souffre-t-il pas des 1% de créativité et de plaisir qu’on te laisse comme miette de ton aliénation ?

 

A       Ce sujet est porteur, mais encore une fois : la mise en scène ? Même Maïakovsky y mettait du spectacle, et pourtant, as-tu vu souvent jouer la Punaise ou les Bains ?

 

C       Celui qui ne lutte pas est malheureux, celui qui est malheureux aime mal, celui qui aime mal, n’aime pas, ne peut plus aimer. La vie n’est qu’un sommeil, l’amour en est le rêve. Donnez-lui un paysage, il peindra les arbres, donnez-lui un corps, il peindra un sourire, donnez-lui un silence, il jouera du violon.

S’il lutte en écrivant, il retrouvera l’amour.

 

A       Bien ! Prenons un autre exemple :

Sous l’ancien régime (on dit cela de la monarchie), éclairer les esprits était une lutte. Les Lumières étaient ce qu’elles étaient, mais, quel sujet de bonheur pour ses acteurs. La promenade innocente de Jacques le Fataliste n’a-t-elle pas ce goût d’amour qui n’est pas dans ton discours. Car tu ne parles pas, tu discours, tu ne penses pas, tu enseignes. Pourtant, je te connais, tu pourrais parler, tu pourrais penser, à condition de t’ouvrir aux autres. Tout en toi dit : je ne peux pas ! Et aussi : je voudrais tant.

 

C       Tu ne peux chanter que ce sang enflant ton corps. La plus belle des fleurs tomberait, flétrie par les mots si la morsure de son arôme ne lacerait nos poitrines, nos côtes tendues par l’air brûlant.

Il faut, des heures et des heures, tourner désespérément l’angoisse dans ses mains, pour que naisse peu à peu le sanglot et le calme.

L’ironie sur ses lèvres était un cristal trop dur pour ton chant. Pour toi, tu aurais préféré que vienne la peur et l’angoisse, la trahison ou la mort plutôt que ne s’efface son sourire. Tu as oublié aussi un autre amour : la lenga de ta grand, la langue de ta grand-mère.

 

B       L’ai pas oblidada e es per aquò que sabi pas me batre. Siáu neissut d’un monde mòrt, qu’es a esperar dins sa nuech per respelir. L’an abituat a pas bolegar, a pas esperar. Mai l’esper se pòt pas tuar e regrelha. Resta solament dins son canton, que lo moment es pas de se far aclapar mai puslèu de s’escondre. fins que lei nafraduras garrisson.

 

A       Vois-tu, une fois de plus, on ne peut te comprendre.

 

B       Tu croiras que c’est moi, ton ami. Mais ce sera un autre j’aurai fait de mes 40 000 jours mon éternité et à chaque instant les courants de mon cerveau façonnent un autre nouveau moi. Mais il reste des choses de mon passé, autonomes et transformées.

 

A       Tu parles de toi comme si tu étais un computer.

 

B       C’est là ta contradiction. Tu t’effrayes de mon pessimisme.

Le computer ne meurt pas et ne naît pas. L’humain s’auto-crée. Tant naturellement que culturellement.

Il se crée pour créer. Dans l’humain, il y a du biologique, il y a du renouvellement, de la mutation, de la maturation.

La dégénérescence est la contrepartie de la maturation. Cette progression de l’enfant à l’homme mûr, c’est ça l’amour. Tous ces efforts pour arriver à la pleine possession de ses capacités, ce sont la source de toutes les émotions humaines, et des émotions aux sentiments humains. Cette humanité est un grand corps qui sort de l’enfance, et qui, sauf maladie mortelle juvénile, va vers la maturation puis vieillira et mourra, ainsi que l’univers. Mais de la mort sort à nouveau la vie, sort à nouveau la vie, sort à nouveau la vie

(il sort un pétard et se flingue)

 

C       C’était un subalterne dans une nation privilégiée. Il disposait d’un surproduit social pour pouvoir penser par lui-même. En avoir le temps, les moyens. Historiquement, c’était nouveau. Nouveau et anti-dominant. Comme une rupture qualitative dans la diversité biologique. Il était au cœur de la réflexion marxiste sur la mort des arbres.

 

A       (qui sort) Que manquait-il aux atomistes antiques pour avoir été supplanté par les Eléates ? Qu’a eu le christianisme pour dominer la pensée humaine sur tant d’espace et de temps ? Il a pris la loi majoritaire de la classe dominante minoritaire et l’a adoucie, il a protesté mais n’a pas contesté. Puis sa protestation est devenue institutionnelle. Il a fait des retours vers l’adoucissement et des retours vers la barbarie. Le nazisme, ça existe, et dans tout.

 

Y a-t-il  une bifurcation qui sorte de la société marchande, y a-t-il une bifurcation qui s’éloigne de l’autodestruction par la puissance technique non contrôlée, y a-t-il une bifurcation vers une démocratie issue de conditions matérielle de vie qui rendent consciemment nécessaire l’adéquation des besoins de tous avec les besoins de chacun,  y a-t-il une bifurcation qui me fasse voir communiquer par e.mail 7 syndicalistes, 100 S.D.F, 3 politiques, 1000 enfants abandonnés des pays pauvres qui se meurent, 9 savants,  500 épouses, 13 balayeurs de gare, 10 amis suicidés…….

 

B       (se lève et avance les bras tendus, les yeux fermés vers les spectateurs). Commençons par un.

 

(noir et voix off) :

 

Sauveur ? Ah non ! Ne recommençons pas !

  

FIN

 

La Madrague, le 20 juillet 2001

 

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Published by Pierre Assante - dans THEATRE
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